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Le roi conclut en son cœur qu’à moins d’être aidés, les dieux demeureraient impartiaux. Étant le Gardien de l’Incarnation Perpétuelle de Rê sur Terre, il n’eut pas une hésitation. Et à sa grande joie, sinon à sa surprise, un seul geste de lui déclencha l’action des dieux mêmes dont il avait si longtemps sollicité l’alliance.
Par la mort d’Ahmosé, il avait voulu donner un avertissement, si détourné fût-il, au général. Il avait fait enlever puis noyer l’homme en aval du Fleuve, répugnant à le priver d’une mort clémente et noble. Le corps avait été rapporté dans la cité et déposé sur la rive, près de la jetée personnelle de Horemheb. Il ne faisait ainsi que se conformer à la coutume, et il était certain que le général saisirait clairement le message. Son inquiétude venait de ce qu’il ignorait combien d’autres serpents il avait réchauffés dans son sein.
Il lui fallut encore patienter plusieurs mois, durant lesquels les deux camps se contentèrent d’attendre et de s’observer, conservant leur position stratégique, se jouant ce qu’il commençait à envisager comme une guerre des nerfs. Puis l’inquiétude se mua en triomphe lorsque soudain les dieux portèrent deux coups en faveur de Pharaon.
L’année avait accompli sa révolution et la Terre Noire était entrée dans la saison de shemou. En ces temps propices, l’activité éreintante des moissons avait rempli les greniers et, pour rassembler l’abondante récolte de froment, d’orge et de lin, avait requis jusqu’aux ouvriers de la Vallée où s’étendaient les grands tombeaux des défunts, sur la rive occidentale du Fleuve, face à la capitale du Sud. Enfin le pays se reposait, las et reconnaissant. Cependant le cœur du roi ne connaissait pas le repos, car il ressassait inlassablement l’idée que la matrice de l’Épouse Principale restait vide, quand Nout et Geb allaient faire le don imminent d’un enfant à Horemheb et Nézemmout. Il fallait deux saisons et un passage de la lune pour qu’un enfant grandisse dans la cavité natale, or ce temps était presque écoulé.
Toutefois l’enfant de Nézemmout vint prématurément, et mort-né. À la satisfaction secrète du roi, c’était un garçon. Voilà qui serait tel du vinaigre sur les lèvres du général. Le petit cadavre à tête énorme, recroquevillé comme un bébé crocodile dans son œuf, fut rapidement séché et embaumé, puis placé dans un coffre en cèdre en prévision du temps où il rejoindrait ses malheureux parents dans la tombe. Ceux-ci connaîtraient donc la même douleur que celle dont le roi avait été frappé.
Le mois suivant, le flux sanguin d’Ankhsi ne vint pas. Elle montra à Toutankhamon la serviette de lin, aussi nette que lorsque sa servante l’avait attachée à ses reins. Le roi n’osait y croire.
La nouvelle se répandit vite dans cette maison partagée entre l’espoir et le pessimisme depuis des années. Les domestiques ravis en parlèrent qui à sa femme, qui à son époux, à sa compagne ou son amant – le roi n’imposait aucune consigne de silence. La tristesse qu’inspirait la matrice morte de la reine céda la place à des spéculations sur le sexe de l’enfant royal. Dans le quartier du port, les paris penchaient avec prudence en faveur d’un fils, et Huy, l’ancien scribe, misa une pièce d’or dans l’espoir d’un héritier mâle. Enfin le soleil semblait changer de place dans le quartier du palais et, délaissant la demeure de Horemheb, éclairer celle du roi. Le général et les siens exprimèrent leurs félicitations, et le roi compatit solennellement à leur infortune. Tous s’en remirent publiquement à la volonté des dieux et parèrent secrètement à toute éventualité.
Au début, Toutankhamon craignit d’avoir tenté la colère des dieux par des réjouissances prématurées, mais un deuxième mois passa et le tampon de lin resta immaculé, sans la moindre trace de sang foncé. La garde de la reine fut doublée et les Mézai interdits dans l’enceinte du palais. Le général conservait une expression figée et se montrait moins en public. Ay, en revanche, rendait des visites plus fréquentes au roi.
Au troisième mois, le pharaon décida qu’il s’était trop longtemps abstenu de chasser.
Ankhsenamon n’avait jamais aimé la chasse, cette activité dangereuse et sanglante. Le roi lui semblait tel un inconnu pendant une heure après son retour. Quelquefois il demeurait des semaines au loin.
« Tu dois être prudent, lui recommanda-t-elle.
— N’aie crainte.
— Combien de temps pars-tu ?
— Trois jours tout au plus.
— Et où iras-tu ?
— Là où se trouve le gibier.
— Que penses-tu chasser ?
— Tout dépend de ce que nous verrons. Je veux te rapporter quelque chose de spécial.
— Ne chasse pas le lion… »
La reine redoutait le nouveau char léger. Elle le savait plus rapide que nombre des animaux que le roi aimait chasser, mais elle savait aussi qu’il versait facilement. Si le roi tombait près d’un animal blessé et furieux, comme un lion ou, pire, un taureau sauvage, il mourrait. Seule, elle ne pourrait faire front contre leurs ennemis. À l’instar de ses sœurs, elle serait condamnée à une prison dorée et à une existence vide. Ou pire, menacée d’un mariage avec Ay.
« N’y va pas sans escorte, insista-t-elle. Emmène de nombreux archers avec toi.
— C’est entendu », la rassura le roi.
Pour sa part, c’était une chasse au lion qu’il avait à l’esprit. Son ancêtre Nebmaâtré Aménophis en avait tué cent dans son jeune âge. Il avait pour ambition de battre ce record.
Il alla inspecter ses animaux. Ses chiens de chasse efflanqués bondirent contre la porte de leur cage pour lui faire fête, se bousculant, posant leurs grosses pattes ruisselantes de sable contre la traverse de bois, pressant en avant leur mufle impatient et agitant leur longue queue, les yeux vifs et la langue frémissante. Il caressa les oreilles soyeuses et nicha dans sa paume les museaux pointus.
Les chats, dressés pour rapporter les poissons et le petit gibier, l’accueillirent plus posément, mais cessèrent de faire leur toilette et arpentèrent leur cage en pointant leurs oreilles, s’affrontant parfois l’un l’autre. Non loin de là, ses deux guépards, capturés jeunes et formés à la chasse par des dresseurs nubiens, s’étirèrent en le fixant des yeux, à la fois sur leurs gardes et pleins d’attente. Il s’arrêta pour réprimander l’esclave qui n’avait pas encore rafraîchi leur eau ce jour-là, puis se dirigea vers le vaste enclos de cèdre où ses chevaux de course et de char étaient enfermés.
Ces animaux précieux, troisième génération à être élevée dans le Sud, faisaient la fierté et la joie du roi.
Il adorait leur force et leur loyauté, et les faisait garder avec presque autant de vigilance que sa propre personne. Il leur donnait de fines tranches de gâteaux au miel et de vraies pommes, importées à grands frais des terres du Nord.
« Quel gibier y a-t-il ? demanda-t-il au Grand Veneur.
— Tout près, des gazelles. Et des bouquetins en grand nombre, à moins d’une demi-journée de cheval.
— Ce sont les lions qui m’intéressent, Néhésy.
— Il n’y en a pas à proximité, dit l’homme après réflexion. Il fait trop sec à présent. Peut-être au sud de la Première Cataracte, ou vers l’oasis de Dakhlah. »
Le roi secoua la tête, désappointé. C’étaient des lieux trop éloignés. Il pensa à la demi-promesse qu’il avait faite à Ankhsi de ne pas s’absenter longtemps. Il voulait lui rapporter des trophées dignes d’un roi, sachant que l’esprit des animaux entrerait en lui et l’affermirait, lui, leur vainqueur. Mais il préférait ne pas la laisser seule. Depuis l’incident avec Ahmosé, il ne savait à qui se fier et avait donné ordre à sa garde personnelle de n’admettre auprès de la reine que des parents de sang ; mais comment aurait-il pu refuser l’entrée à Ay ou à Horemheb ?
« Es-tu sûr qu’il n’y en a pas plus près ?
— En chevauchant par le Fleuve, tu serais à la Première Cataracte en deux jours.
— C’est encore trop long.
— Combien de temps le roi a-t-il l’intention de chasser ?
— Je ne puis m’accorder plus de trois jours.
— Quel dommage que nous n’ayons pas de lions parqués !
— Cela n’est pas chasser », répondit le roi dédaigneusement.
Il était fort rare, désormais, que les nobles chassent à l’ancienne mode, transperçant d’un coup de lance des animaux déjà emprisonnés dans un enclos, du sommet de la palissade. Le cheval et le char d’électrum avaient ajouté à ce sport la rapidité, la mobilité et le danger.
« Veux-tu chasser sur le Fleuve ? suggéra Néhésy devant la crispation du souverain, qui reprit rapidement son expression coutumière, dangereusement indéchiffrable. Je pourrais appeler les chasseurs de gibier d’eau. À moins que nous ne poursuivions l’hippopotame ou le crocodile ?
— Non. Je veux prendre le char. Nous irons chasser le bouquetin. Où trouve-t-on de bons troupeaux ?
— Dans le désert oriental.
— Bien. Nous gagnerons du temps en évitant de passer le Fleuve.
— Quand partons-nous ?
— Sitôt que la chaleur du jour sera tombée. Je prendrai mon attelage habituel ainsi que le nouveau char.
— Et quels chiens ?
— Donne-moi Pépi, Ypou et Routtet. Shérybin conduira mon char. »
Le roi passa agréablement le reste de la matinée à choisir ses lances de chasse et à débattre avec Néhésy et Shérybin des meilleurs arcs à emporter. Le nouveau char fut amené dans la cour et calé sur ses brancards, luisant de rouge et d’or au soleil. Ils éprouvèrent la solidité des étriers et des rênes. Ils débattirent des mérites et des inconvénients du véhicule au plancher plus lourd, qui apportait une plus grande stabilité au détriment de la vitesse.
« Mais la rapidité ne nous servira à rien pour la chasse au bouquetin, observa Shérybin.
— Je sais, dit le roi d’un air sombre.
— Il y a dans le troupeau un mâle aux cornes les plus belles que j’aie jamais vues, intervint rapidement Néhésy. Je les vois déjà sur la proue de la nef royale.
— Bien ! s’exclama le roi, dont le visage s’éclaira.
— Qui d’autre emmèneras-tu avec toi ? demanda Néhésy.
— Tu viendras, ainsi que les trois meilleurs traqueurs, et deux chars supplémentaires où tu mettras mes hommes.
— Est-ce une protection suffisante ?
— Je ne chasserai pas un gibier dangereux.
— Non, je voulais dire… »
Il s’interrompit. Voyant son hésitation, Toutankhamon l’interrogea.
« Où veux-tu en venir ?
— Avec un enfant à naître, la sécurité est essentielle. »
Le pharaon acquiesça pensivement.
« Trois chars, donc. Et dedans, mes hommes les plus vigoureux. Nous ne serons pas absents longtemps. »
Il les quitta, mais ne put se défaire d’une certaine irritation. Les mesures de sécurité jetaient une ombre sur sa joie. La chasse était la seule occasion où il tentait d’oublier qu’il était roi, pris dans les rets du complot et du devoir qui chaque jour semblaient se resserrer sur lui. Il avait beau savoir que c’était déraisonnable, il aspirait à s’enfoncer dans le désert seul pour une fois, à se débarrasser des autres, pour se mesurer aux forces de la nature.
Il prit le repas de midi seul avec la reine, mangeant de façon simple et frugale : du foul[10] accompagné de lait caillé salé et de pain ordinaire. Ensuite ils allèrent dormir dans la chambre à coucher. Elle le caressa tandis que, nus, ils reposaient dans le demi-jour brun créé par les persiennes, et en réponse il glissa un bras sous elle pour l’attirer contre lui, pressant ses fesses étroites. Puis il se rallongea et lui permit de le monter, comme elle aimait, et elle le chevaucha avec une douceur ensommeillée pendant une demi-heure avant qu’il ne jaillît en elle, et elle se pencha, s’accrocha à son cou, gémissante. Dans la paix qui suivit, il oublia ses angoisses et ses ambitions – ou du moins, le sentiment de plénitude né de leur union les fit-il reculer jusqu’au fin fond de son cœur.
Les serviteurs vinrent le préparer à la dixième heure du jour, alors que, sur la rive opposée du Fleuve, le soleil s’inclinait en ligne abrupte vers la Vallée, faisant virer les falaises de l’ocre au rouge, du rouge au noir. Ankhsi se leva avec lui et le baigna elle-même. Il sentait son chagrin tel un mur entre eux, et cela altéra le plaisir qu’il éprouvait d’avance à l’idée de la chasse. Après tout, lui chuchotait son cœur, la seule proie à espérer était un bouquetin. Mais ayant pris sa décision, il ne changerait pas d’avis ; il était trop fier de sa réputation de chasseur émérite et passionné. Il ne put cependant dissiper le poids de ce reproche et détesta l’anxiété avec laquelle elle s’accrocha à lui lorsqu’ils se séparèrent.
« Les dieux t’ont-ils parlé ? lui demanda-t-il tout bas, surveillant les serviteurs qui se tenaient à proximité.
— Non.
— Aucun présage ?
— S’il y en avait eu un, je te le dirais. Tu n’irais pas.
— À qui as-tu adressé tes prières ?
— À Hathor et Onouris. »
La Nourrice du Roi et le Chasseur. Les dieux mêmes qu’il avait choisis. C’était de bon augure. Souriant, Toutankhamon embrassa à nouveau son épouse, sur le nez, les yeux, les oreilles et les lèvres, et effleura d’une main les orifices inférieurs de son corps.
« Puissent les dieux te garder, dit-il.
— Puissent-ils te protéger », répondit-elle en le regardant tristement.
Dès qu’il se fut éloigné d’elle, il se sentit soulagé, le poids du reproche allégé par l’absence. Tandis qu’il pénétrait dans le désert, le vent tiède sur son visage semblait déferler en lui et purifier son cœur. Sous la poigne de Shérybin, les chevaux excités fonçaient ventre à terre, et le roi pouvait à loisir scruter le paysage crépusculaire qui défilait, majestueux comme la mer.
Ils installèrent le camp à la nuit tombante et s’assemblèrent autour du feu lorsque le premier quart eut été organisé. Les tentes étaient fragiles et vulnérables dans l’immensité déserte ; les pans de lin claquaient au vent impétueux, tourbillonnant, qui brusquement changeait de direction, fouettait le sable vers leurs visages et faisait bondir les ombres. Dans le silence qui suivit, Toutankhamon guetta avec espoir le feulement d’un lion, mais rien ne jaillit des ténèbres que l’aboiement solitaire et lointain d’un chacal. Néhésy était son aîné, Shérybin était un peu plus jeune que lui, et il se réjouissait de leur compagnie. Si seulement le gibier avait été plus exaltant ! Il insista pour qu’ils se retirent avant lui et resta auprès du feu mourant, plus seul, songea-t-il, qu’il ne le serait jamais, avec un garde et un serviteur pour uniques compagnons. Il ouvrit son cœur à l’étendue désertique qui l’entourait et la laissa prendre possession de lui.
Le lendemain, les traqueurs, partis avant l’aube explorer en une course silencieuse l’obscurité à l’orient, revinrent avec la nouvelle qu’à une demi-heure de cheval un petit troupeau de bouquetins – de quinze à vingt bêtes – paissait dans un groupe de collines basses, guère plus que des tertres escarpés. Les quatre chars furent attelés et la chasse se mit en route, le roi et Shérybin en tête, Néhésy et son conducteur en retrait sur la droite, les autres sur la gauche et à l’arrière. Ils s’étaient largement déployés afin de tromper la vigilance de leur proie. Toutankhamon soupesa une lance moyenne dans sa main et oublia les lions.
Bientôt les talus rocheux furent en vue, silhouettes grises sur le jaune du désert. Jadis une petite mine d’or avait été exploitée ici, toutefois il n’en restait plus qu’une ouverture pareille à l’entrée d’une grotte, et alentour des tessons de jarres à eau. Ils n’étaient guère éloignés de la route principale qui reliait la capitale du Sud et le port de la mer orientale, d’où les navires côtiers partaient vers le pays de Pount, mais la désolation du désert les recouvrait tel un linceul. Les chars se placèrent en éventail, les chevaux ralentirent et adoptèrent le petit trot pour contourner les rochers à distance. Dans l’escarpement, des formes plus douces se détachèrent et les grands animaux brun-gris levèrent leurs longues cornes recourbées pour observer cette intrusion avec curiosité et méfiance.
Le roi échangea sa lance contre un arc et une flèche. Adressant un signe de tête à Shérybin, il cala ses pieds dans les sangles, au fond du char, et enfila son gant d’archer.
La chasse dura toute la matinée, mais ne fut pas un franc succès. Trois bêtes gisaient, alignées sur le sable, toutefois elles étaient âgées et n’étaient tombées sous les flèches des archers que parce qu’elles avaient perdu leur agilité. Il n’y avait aucune gloire à tirer de leur mort, et le roi avait mis un terme à la poursuite avec dégoût. Ce n’était pas ainsi qu’il célébrerait l’arrivée de son enfant. Il retourna, morose, vers le campement. Son humeur ne s’améliora pas quand Shérybin lui apprit que l’essieu de son char était endommagé, et qu’il fallait en rapporter un autre de la capitale ; il donna à son conducteur la permission de s’absenter le deuxième jour afin d’aller chercher la pièce de rechange. Ce jour-là, il chassa avec Néhésy, mais les seuls êtres vivants qu’ils aperçurent furent des rats dorés des sables, qui sortirent la tête de leur tanière à leur passage.
Le dernier jour, le roi fut réveillé de bonne heure par un Shérybin surexcité.
« Les traqueurs sont revenus avec une grande nouvelle, dit le conducteur de char, parvenant à peine à contenir son enthousiasme.
— Laquelle ? »
Le roi lança un rapide coup d’œil vers le ciel, à travers l’ouverture de la tente. Les traqueurs pouvaient-ils déjà être de retour ?
« Des taureaux sauvages », annonça Shérybin dans un murmure triomphal.
Le cœur de Toutankhamon fit un bond. Si cette nouvelle était vraie, alors le présage avait été favorable, après tout. Des taureaux sauvages ! Ce serait une prise digne du grand Thoutmosis lui-même. Seuls les pharaons avaient le droit de les chasser… Il se laissa emporter par l’ambition.
« Réveille les autres ! Nous devons nous mettre en route sur-le-champ. »
Shérybin l’exhorta au silence. L’espace d’un instant, ils n’étaient que des égaux, discutant avec passion d’une chasse importante.
« Non, pas les autres. Tu sais combien les taureaux sont nerveux. Un groupe nombreux risquerait de semer la panique parmi eux, et alors ils détaleraient sans que nous ayons pu décocher une seule flèche.
— Mais si nous y allons seuls, nous aurons moins de chance de réussir.
— Plus qu’en groupe, en tout cas. Je connais la sûreté de ton tir. Tu es le meilleur archer de la Terre Noire. »
Toutankhamon avait coutume de mordre le métal de la flatterie pour s’assurer qu’il était de bon aloi. Mais venant d’un chasseur, d’un conducteur de char aussi expérimenté que Shérybin, c’était à prendre comme un compliment digne de foi.
« Nous laisserons un message à l’un des gardes pour indiquer la direction que nous prenons, continua Shérybin, apaisant spontanément la réserve que le roi n’avait pas exprimée. Allons ! Si nous tardons, nous passerons à côté de l’occasion. Ils traversent sans doute le désert d’oasis en oasis et ne se laisseront pas prendre à découvert quand le soleil sera haut. »
Convaincu, le roi se leva et, renvoyant son serviteur, se lava, se vêtit et sangla lui-même son brassard de cuir. Il sortit dans la nuit bleue, dans le frais silence du désert. Rien ne bougeait mais, non loin du camp, il vit avec surprise son char déjà attelé et l’un des traqueurs debout près des chevaux. Shérybin dit quelques mots rapides et pressants à un garde qui s’avançait dans la lumière brasillante du feu. Ils aidèrent le roi à monter sur la plate-forme du char, où les armes appropriées étaient déjà disposées. Le traqueur au corps longiligne s’élança en direction du sud et fut bientôt à peine visible dans la pénombre. Ils suivirent au petit trot, faisant le moins de bruit possible. Le roi jeta un dernier regard sur le camp endormi, mais l’idée des taureaux sauvages dissipa les derniers doutes qui s’attardaient dans son cœur. Il offrit son visage au vent et imagina des peaux marron et blanc, des yeux fiers d’un noir de jais et de longues cornes tordues.
Le traqueur était hors de vue. D’un claquement de langue, Shérybin lança les chevaux au petit galop. Toutankhamon tint fermement la sangle de cuir et examina ses armes. Un lourd bâton de jet, un arc plus massif que celui utilisé le premier jour et un court glaive de bronze dans un fourreau de cuir. Les chevaux avaient accéléré mais le traqueur conservait son avance, car le roi ne le distinguait pas sur l’horizon monotone. Froidement, l’idée lui vint alors que Shérybin ne le voyait pas non plus, et qu’en ce cas il était étrange qu’il connût la direction à prendre. Il regarda furtivement son conducteur qui, même s’il en eut conscience, garda les yeux fixés devant lui.
« Combien de temps encore ? » voulut savoir le roi.
Une mince ligne bleu pâle dessinait les contours des collines basses proches de la côte, loin vers l’orient ; sous peu, il ferait suffisamment clair pour y voir à des lieues à la ronde. Il évalua la vitesse à laquelle il pouvait dégainer son glaive. Avec l’aube se leva le vent du nord.
« Bientôt. »
La voix demeurait chaleureuse et enthousiaste, vibrante dans l’ardeur de la chasse. Mais le roi sentait dans ses entrailles quel insensé il avait été.
« Où est le traqueur ?
— Devant.
— Nul ne pourrait courir aussi vite.
— Écoute ! » dit Shérybin en immobilisant l’attelage.
Au début, après le fracas des sabots et du char, le silence parut impénétrable. Mais ensuite, d’abord lointain, vint l’écho d’autres sabots. Le roi scruta la pénombre ; des formes sombres apparurent, leur coupant le chemin. Le roi sentit son souffle s’accélérer, son corps se pétrifier. Il se força à se tourner pour voir la réaction de Shérybin. Il s’en était fallu de peu : la main du conducteur était posée sur la garde du glaive.
Sans réfléchir, le roi abattit son poing droit. Les trois lourds anneaux d’or broyèrent la main brune et mince, et le conducteur s’écarta avec un cri de douleur. Toutankhamon tira vivement le glaive du fourreau et l’appuya contre la gorge de Shérybin.
« Qu’as-tu fait ? »
L’homme eut un pâle sourire, mais la peur se lisait dans ses yeux.
« Tu n’aurais pas dû conduire si vite, reprit le pharaon. Je ne me serais peut-être douté de rien. »
Il fut surpris de son propre calme quand, du coin de l’œil, il vit les silhouettes s’approcher, encore trop lointaines pour être identifiables. Dans la lumière naissante, ce n’était assurément pas du bétail. Des cavaliers. Avaient-ils pu voir ce qui venait de se passer sur le char ? Ils arrivaient sans hâte.
Il tenta d’évaluer la distance qui le séparait du camp. Le son se propageait loin dans le désert, surtout dans l’air translucide du matin. Quoi qu’il advînt à présent, tout irait très vite.
Il arracha les rênes des mains du conducteur et, enfonçant fermement son pied dans l’étrier pour conserver l’équilibre, il éleva son glaive en prononçant la malédiction sans hésitation, sans émotion : « Seth puisse-t-il t’engloutir, Shérybin ! » La peur et peut-être la honte avaient transformé le conducteur en statue. Les pensées volaient dans le cœur du roi. Il avait envie de savoir, de découvrir pourquoi. Par-dessus tout, il était atterré par cette trahison, par la rapidité avec laquelle elle avait eu lieu. Il avait peu de doute sur l’identité de son instigateur. Cependant le temps manquait. Les cavaliers approchaient toujours, ils avaient accéléré. Il abaissa violemment son glaive. La lame trancha le cou juvénile et musclé à la base, fendant la clavicule jusqu’au sternum. Le conducteur haletait et suffoquait encore, pressant convulsivement la plaie, quand le roi, laissant l’arme enfoncée, le fit basculer hors du char d’un coup de coude.
Les chevaux étaient inquiets. S’efforçant de leur parler d’une voix posée pour les calmer, Toutankhamon leur fit faire demi-tour. Les cavaliers étaient à moins de cent pas, et il les entendit se héler mutuellement. Ils avaient vu Shérybin tomber. Le virage, accompli en une seconde au cours de la chasse, dura cette fois une éternité. Le roi affermit sa prise sur les rênes et tira si fort que les chevaux se cabrèrent. De sa main libre, il se saisit de sa lance. Puis, aspirant l’air à pleins poumons, il lança les chevaux en avant et fila vers le campement en poussant son cri de guerre. Derrière lui, il percevait la battue des sabots tandis que ses poursuivants cinglaient leur monture. Combien étaient-ils ? Dix ? Vingt ?
Il filait, mais, alors même qu’il criait, il savait que le vent du nord emportait l’écho de sa voix faiblissante vers les hommes derrière lui. Néhésy ne l’entendrait jamais du camp. Mais ils étaient sûrement levés, peut-être même en selle, prêts à partir à sa recherche. Shérybin avait fait preuve d’astuce en donnant des indications au garde, mais aussi d’un excès de confiance. Cette pensée redonna du cœur au souverain.
Alors un de ses chevaux trébucha. Bien qu’il reprît la cadence presque immédiatement, le char avait fait un tête-à-queue et le roi sut qu’il venait de perdre de précieuses secondes lorsqu’il eut rétabli la direction. Son cœur se vida quand il s’aperçut que l’un des cavaliers gagnait sur son flanc. Il prodigua des encouragements à ses chevaux et une fois encore le char léger s’envola. Toutankhamon respirait à pleine gorge, pris d’un frisson qui avait peu à voir avec l’horreur de la situation. Il ne pouvait croire qu’il allait mourir, qu’on avait osé projeter, voire imaginer d’attenter aux jours de Pharaon. Un tel acte eût été un déicide. Mais à travers la brume de ses pensées en déroute en passa une, lucide. Comment son immédiat prédécesseur, Sémenkhkarê, s’était-il éteint brusquement à vingt ans, dans la fleur de l’âge ?
Il revint à sa propre course avec la mort. Une silhouette sombre talonnait ses chevaux, se penchait pour s’emparer des mors. Il tira sur les rênes pour ralentir, déséquilibrant ainsi le cavalier. Du bras droit, il enfonça sa lance en avant, au jugé. La pointe fit mouche et s’enfonça, puis la hampe s’arracha à ses doigts, alors que le corps transpercé tombait sans bruit de sa monture qui s’éloigna dans le désert.
Toutankhamon scrutait l’horizon, mais le vent qui battait son visage le forçait à plisser les yeux, et il ne voyait pas grand-chose. Aucun signe du campement, ni de Néhésy volant à sa rescousse. Le sable l’aveuglait, le condamnant à ralentir encore. Son cœur lui dit que tout était fini. Il avait conscience de leur présence de l’autre côté du char et de la fatigue de ses chevaux qui l’abandonnaient, perdant la volonté de continuer. Il n’avait plus aucune arme à utiliser en combat rapproché.
La mort de leur compagnon avait tourné à leur profit, car elle avait coûté à Toutankhamon les ultimes secondes de son avance. Ils tenaient ses deux chevaux par le col et se penchaient en arrière pour ralentir le char, tenaillant les flancs bruns de leur monture entre leurs cuisses musclées.
Le dernier cri qu’il lança ne suscita qu’un effort languissant de la part de ses chevaux, trop effrayés et affolés pour pouvoir encore obéir. Il sentit la réalité lui échapper. Comme en un rêve, il vit son attelage forcé à s’arrêter, les animaux baisser la tête une fois libérés, soumis, vaincus. Derrière lui enfin une voix proféra un ordre sec et laconique :
« Vite ! »
Le cœur de Toutankhamon sut qu’il venait d’entendre la voix de la mort, pourtant la scène qui se déroulait autour de lui ne semblait nullement le concerner. Debout sur son char tel le capitaine d’un navire sombrant dans le Fleuve, il observait les hommes qui dételaient hâtivement ses chevaux. Ils abaissèrent les brancards sur le sable et le char bascula en avant, le faisant vaciller. Alors, à la seconde précise où ils allaient s’emparer de lui et l’obliger à descendre, la réalité le submergea et avec angoisse il eut la vision d’Ankhsi, que jamais plus il ne reverrait, dont jamais plus il ne sentirait le souffle tiède sur son torse quand elle dormait. Il pensa à l’enfant qu’il ne connaîtrait pas, au royaume qu’il ne gouvernerait pas. Comment avait-on pu se jouer de lui si cruellement ? Il s’était montré si prudent !
Une dernière pensée traversa son cœur : s’il ne pouvait se comporter en roi dans la vie, il se comporterait au moins comme tel devant la mort. Il tira une flèche de son carquois au moment où ils posaient les mains sur lui, et la décocha vers le cavalier qui, lui semblait-il, avait lancé l’ordre ; un homme mince et anguleux à la barbe rare. Il visa juste, et pendant quelques secondes de triomphe et d’espoir, on eût dit que l’œil serait touché. Mais le tir était trop court. Toutankhamon eut le temps de voir la flèche érafler la joue droite et le sang perler avant d’être tiré à bas de son char.
Il n’avait plus la sensation de faire partie de son corps. D’en haut dans les airs, il les vit le contraindre à s’agenouiller, lui ligoter les bras. Les deux hommes détruisaient leur cœur et leur âme pour toute éternité en commettant ce forfait. Il ne pouvait distinguer leurs traits ; d’ailleurs il ne le voulait pas. Deux autres renversaient le char avec une précipitation fiévreuse. Deux autres encore jetaient le cadavre de l’homme qu’il avait tué en travers de son cheval, qu’ils avaient rattrapé. Le vent qui avait détourné ses appels à l’adresse de ses amis recouvrait de sable le désordre de leurs traces. Lorsque Néhésy arriverait, il ne resterait aucun signe de ce qui s’était passé. Excepté le corps de Shérybin. Qu’en feraient-ils ?
Mais sous ses yeux, d’autres cavaliers, opérant avec la même hâte silencieuse, tirèrent le cadavre du conducteur vers le char. Ils le placèrent sur une roue du véhicule, comme s’il y avait été projeté par le choc. Le glaive soigneusement essuyé fut remis à sa place. Et le vent poursuivait son œuvre tel un complice, effaçant les traces à mesure qu’elles se formaient.
Puis à nouveau la voix se fit entendre. On y sentait de la tension, mais il n’aurait pu dire, s’en fût-il soucié, si celle-ci avait pour cause la colère d’être blessé ou le sentiment d’urgence.
« Vite ! »
Il prit enfin conscience qu’ils ne l’avaient pas bâillonné. Il était toujours plié en avant, solidement ligoté, et ne pouvait emplir ses poumons. Mais il ouvrit la bouche et lança son cri de guerre. Soudain ce fut un cri désespéré, un appel à la vie. Ankhsi apparut devant lui, si nettement qu’il pouvait percevoir son odeur, goûter la saveur de son corps tendre, enfouir sa tête contre son sein. L’ardeur de son regret était insupportable.
Puis le coup tomba et, avant que viennent les ténèbres, il ne sentit que le sable dans ses narines et un filet de sang sur sa joue.